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la chanson de roland

En 778, l'empereur franc et successeur des Césars, Charlemagne, réunit une vaste armée contre l'Emirat de Cordoue dans l'espoir de s'emparer de Saragosse. Toutefois, la ville résiste et l'empereur sonne la retraite avant que les renforts musulmans n'arrivent. Dans ce mouvement, son arrière-garde est détruite à Roncevaux, où trépasse héroïquement Roland, compte de la marche de Bretagne et, selon la légende, neveu de l'empereur.*

 

Ce désastre a donné naissance à la plus vieille épopée connue en langue française : La Chanson de Roland. Elle est mise par écrit à la fin du XIème siècle, à l'époque de la Reconquista et de la Première croisade. C'est dans ce contexte d'enthousiasme religieux et guerrier que Roland est perçu comme le chevalier idéal, le plus héroïque d'entre les preux, et que cette campagne de Charlemagne est comprise comme une "attaque gigantesque contre l'islam".**

Mieux que personne, Hugo a narré cet épisode de l'histoire de France :

Le bon roi Charle est plein de douleur et d'ennui ;

Son cheval syrien est triste comme lui.

Il pleure ; l'empereur pleure de la souffrance

D'avoir perdu ses preux, ses douze pairs de France,

Ses meilleurs chevaliers qui n'étaient jamais las,

Et son neveu Roland, et la bataille hélas !

Et surtout de songer, lui, vainqueur des Espagnes,

Qu'on fera des chansons dans toutes ces montagnes

Sur ses guerriers tombés devant des paysans,

Et qu'on en parlera plus de quatre cents ans !***

*G. Bührer-Thierry, L'Europe carolingienne, Armand Colin, 2010, p. 35

**Id. Voir aussi H. Pirenne, A History of Europe : From the Invasions to the XVI century, George Allen & Unwin LTD, Londres, 1939, p. 85

***Extrait d'"Aymerillot", X, dans Victor Hugo, La Légende des siècles, Gallimard, 2002, p. 167.

Charlemagne, empereur d'Occident (742-814)

Alors que la christianisation s'effectuait jusque-là principalement par l'intermédiaire des missionnaires, Charlemagne y ajoute la dimension guerrière et, avant même l'Espagne, décide de conquérir la Saxe par le glaive, transformant cette campagne "en véritable guerre sainte".

 

Les conséquences de la chute du Ring des Avars en 796 ont montré que la christianisation était intimement liée à la soumission politique des païens à l'autorité carolingienne.

L'intrication du religieux et du politique est alors à son faîte : "On mesure à quel point le facteur religieux est le premier dénominateur commun des peuples qui constituent l'Empire carolingien : [...] faire partie de l'Europe carolingienne, jusqu'aux limites de son influence, c'est d'abord être chrétien et reconnaître dans le roi-empereur le chef suprême de la communauté des croyants, l'Ecclesia au sens propre, qui est la seule forme pensable de communauté politique au IXème siècle."

Voir op. cit., Bührer-Thierry, pp. 89-90

Charlemagne de Louis-Félix Amiel, 1839. T-Shirt histoire de France. Deuxième page thématique des T-Shirts Croisades fabriqués en France.

Louis-Félix Amiel, 1839

Aux racines de la guerre sainte

Le XIème siècle connaît l'aboutissement de l'idéologie de la guerre sainte avec la Première croisade. Accélérée par l'eschatologie chrétienne à l'approche de l'An Mil (idée d'une fin des temps imminente), où il devient urgent de racheter ses péchés aux niveaux aussi bien individuel que collectif, la guerre sainte est le fruit d'une longue évolution théorico-politique, où se confrontent le christianisme primitif non-violent et la guerre juste. Le résultat de cette contradiction est l'émergence de l'"esprit de croisade" : 

"Burning the past", Kingdom of Heaven, Ridley Scott, 2005

"Dans la mutation de l'An Mil, l'esprit de croisade mûrit. La paix, puis la trêve de Dieu limitaient peu à peu l'exercice des armes au sein du peuple chrétien [...]. Or les chevaliers avaient reçu de Dieu lui-même la vocation de combattre. Où allaient-ils porter leurs coups ? Contre les infidèles. Il devient peu à peu clair que, dans le mouvement de purification où l'imminence de la fin des temps vient d'engager la chrétienté d'Occident, seule la guerre sainte est licite. Au peuple de Dieu qui s'avance vers la Terre promise, il importe d'avoir apaisé toutes ses discordes intestines ; il doit cheminer dans le paix. Mais à sa tête, le corps de ses guerriers ouvre sa marche ; il disperse par sa vaillance les sectateurs du Malin. Au lendemain du millénaire, la chevalerie d'Occident résiste aux bandes de pillards qui sortent des pays sarrasins ; elle les pourchasse ; elle les vainc et, dans de tels succès, sauve son âme."*

 

La non violence aux origines du christianisme

Jésus Christ a prôné la non-violence (1) et explicitement proscrit l'usage des armes (2), même lorsqu'un de ses compagnons a voulu le défendre lors de son arrestation. Les premiers chrétiens embrassent cette voie, au point que, persécutés par Rome, ils se rendent parfois eux-mêmes à ceux dont ils savent qu'ils les exécuteront. A l'époque où les empereurs sont païens, les chrétiens jugent conséquemment le service militaire incompatible avec leur foi. Celui qui désire se baptiser doit abandonner le métier des armes et le fidèle qui veut les prendre, être renvoyé.

La guerre juste au nom de la défense de l'empire romain : premier infléchissement de l'approche chrétienne de la guerre

Toutefois, la conversion de l'empereur Constantin au christianisme change profondément le rapport des chrétiens à la violence. L'Empire est devenu chrétien et il s'agit de lutter pour sa sauvegarde contre la multiplication des incursions barbares. Les baptêmes se multiplient et ce sont donc des chrétiens qui constituent cette force armée au service de l'Empire. C'est dans ce contexte que les approches rigoristes de certains chrétiens sont marginalisées ; le développement du monachisme est une de leurs réponses : la recherche de la pureté, de l'isolement d'une élite spirituelle qui cherche à se différencier de la masse corrompue dans le "siècle".

 

C'est aussi dans ce contexte qu'il faut comprendre le développement du clergé, qui décide d'assumer les exigences morales que s'imposaient les premiers chrétiens mais qui ne peuvent plus régir la vie de centaines de milliers de chrétiens dont l'augmentation du nombre est proportionnelle à la diminution de leur valeur et motivations. C'est dans ce cadre que Saint-Augustin défend la légitimité de la violence contre les Barbares pour défendre la Patrie menacée et consolide ainsi le premier tournant de l'approche chrétienne de la guerre : la masse des chrétiens est incitée à prendre les armes pour défendre la chrétienté, incarnée par l'empire romain.

Lorsque l'Empire s'effondre, il n'est plus question de défendre la communauté des chrétiens, puisqu'ils sont partagés entre des royaumes barbares régis par des rois dont la plupart sont chrétiens mais hérétiques (ariens). L'Eglise catholique s'allie au royaume de Clovis, qui deviendra le plus puissant d'Occident. Dans ce nouveau monde dirigé par la mentalité des peuples germaniques, les vertus guerrières prévalent et tout pacifisme est exclu chez les élites laïques, tandis que la fidélité au roi s'exprime d'abord à travers le service militaire. Les prélats, recrutés dans l'ancienne aristocratie gallo-romaine et dans la nouvelle aristocratie barbare romanisée sont également touchés par cette évolution. Cette société féodale est alors toute entière dominée par les lois de l'Eglise, relayées par les évêques auprès des gouvernants.

La guerre juste au nom de la défense de l'Eglise : deuxième évolution de l'approche chrétienne de la guerre

Dès lors, au VIIIème siècle, le rapport de l'Eglise à la guerre connaît une seconde évolution : d'une guerre juste contre les barbares sous l'Empire romain, on passe à une guerre juste contre ceux qui menace les intérêts de l'Eglise, tandis que de nouvelles invasions païennes se déroulent (Hongrois, Vikings, Sarrasins). Mais c'est surtout l'essor de l'islam qui l'a motivée : "L'Occident chrétien de ce temps, certes, ignore presque totalement, même ses élites, la teneur de la religion musulmane. Les chrétiens en retiennent seulement le caractère conquérant, guerrier [...]. Un péril pour l'Occident chrétien d'Europe, menacé de disparaître ? Au niveau des faits, pas longtemps, car les conquêtes s'essoufflent vite. Mais au niveau de l'inconscient collectif, le péril demeura profondément marqué."

 

Ainsi, la victoire de Charles Martel n'est probablement pas tant significative sur le terrain militaire que sur le plan des représentations : "L'islam, déjà, avait connu des coups d'arrêt, en Gaule même [...]. Mais le retentissement de cette victoire fut, sans nul doute, considérable : Charles apparut alors comme le champion de toute la chrétienté, de toute l'Europe chrétienne." Son prestige est tel qu'un poète chrétien anonyme de l'Emirat de Cordoue parlera même de la victoire des "Européens" sur les musulmans.

Les conquêtes de Charlemagne, lequel domine la papauté et incarne à soi-seul le trône et l'autel, s'insèrent dans une évolution offensive de la guerre juste, opposée à la guerre défensive de Saint-Augustin : qu'il s'agisse des Sarrasins, des Saxons ou des Avars, les campagnes militaires ont été qualifiées de "missionnaires".

La guerre juste sacralisée

Alors que l'empire carolingien s'est affaibli, le pape Léon IV appelle à l'aide face aux invasions sarrasines du sud de l'Italie (Sicile, 846) et promet pour la première fois le paradis aux guerriers qui viendraient défendre le Saint-Siège et en mourraient. Plus tard, Jean VIII déclare même : "Ceux qui, avec piété, tombent en combattant dans une guerre de la religion catholique recevront le repos de la vie éternelle". La guerre contre les infidèles est donc sacralisée. De plus, l'idée que cette guerre juste puisse être livrée pendant les fêtes religieuses a même été soutenue (Nicolas Ier).

D'ailleurs les papes des IXème et Xème siècles n'ont pas été pacifistes comme cela a pu être dit : ils ont constamment lutté contre leurs voisins et ennemis et la plupart d'entre eux ont péri de "mort violente", comme Jean XII, qui meurt les armes à la main en défendant Rome (955). Mais cela n'est pas circonscrit aux papes, les membres du haut et du bas clergé ont eux aussi guerroyé, comme l'évêque Gozlin et l'abbé Ebble lors du siège de Paris par les Normands en 888.

L'Eglise ne fait preuve de retenue dans l'exercice guerrier que lorsque il s'agit d'arrêter de faire couler le sang chrétien, dans des guerres privées ayant des conséquences négatives à la fois sur les membres et les biens de l'Eglise. Toutefois, les guerres entre Etats chrétiens, dès lors qu'elles arrangent le Grand Pontife, peuvent être soutenues, même si ce sont les guerres contre les infidèles, de reconquête ou de protection de l'Eglise qui sont les plus louables et connaissent une véritable sacralisation de leur conduite par la papauté.

(1) Matthieu 5 : 38-48 ; (2) Matthieu 26 : 52.

*G. Duby, L'An Mil, Gallimard, 1980, pp. 265-266.

Voir J. Flori, La Première croisade : l'Occident chrétien contre l'islam, pp. 107-144

les quatre chefs de la première croisade face à l'empereur byzantin

La croisade des barons est constituée de quatre armées principales. Pour parvenir en Terre sainte, il leur faut passer par Constantinople. Toutefois, l'Empereur byzantin, Alexis Comnène, entend bien se servir de ces guerriers francs pour reconquérir son empire perdu après la terrible défaite de Manzikert face au Sultan Seldjoukide. A cette fin, il veut faire des barons croisés ses vassaux et donc leur faire prêter un serment de fidélité.

 

La première armée, venant d'île de France, est dirigée par Hugues le Grand, duc de Vermandois et frère du roi de France, Philippe Ier, qui ne peut y participer pour cause d'excommunication. Il semble qu'Hugues ait assez facilement prêté le serment d'Alexis, en dépit de la vanité de sa missive envoyée des mois plutôt.

La deuxième part du nord de la France, sous la direction de Godefroy de Bouillon, duc de Basse-Lotharingie. S'il refuse dans un premier temps de prêter serment et crée quelques difficultés à l'Empereur byzantin, Hugues de Vermandois le convainc de se soumettre pour éviter un affrontement massif.

Carte Première croisade. T-Shirt histoire de France. Deuxième page thématique des T-Shirts Croisades fabriqués en France.

Carte de la Première croisade

Gravuren les Quatre chefs de la Première croisade. T-Shirt histoire de France. Deuxième page thématique des T-Shirts Croisades fabriqués en France.

Charles Laplante, 1872-1875

La troisième part de Sicile. Elle est dirigée par les Normands de Bohémond de Tarente, dont le père, Robert Guiscard, lui-même fils d'un petit seigneur sans fortune du duché de Normandie, a participé à la conquête de l'Italie du Sud sur les Byzantins, et de la Sicile, sur les musulmans. Comme Hugues, il semble qu'il ait assez aisément consenti à devenir le vassal de l'Empereur, probablement sur les conseils de Godefroy.

La quatrième, venue du sud de la France, est dirigée par le comte de Toulouse, Raymond de Saint-Gilles. Comme Bohémond, Raymond a déjà combattu les musulmans, en Espagne cette fois. Néanmoins, contrairement à Hugues, Godefroy et Bohémond, qui le pressent de devenir le vassal de l'Empereur byzantin, Raymond refuse catégoriquement, "dût-il y perdre la vie", et affirme "qu'il n'était pas venu pour reconnaître un autre sire, ni pour servir un autre seigneur que Celui pour lequel il avait quitté sa patrie et ses biens".

Les raisons de la réticence des barons francs à accepter cette soumission sont multiples. Une d'elles, rarement évoquée, réside dans la perception qu'ont les barons et chevaliers occidentaux des Byzantins, traversée par un immense sentiment de supériorité, à la fois physique et morale. Lorsque Bohémond cède à la volonté du basileus, ses chevaliers de moindre condition estiment que leur chef a dû être contraint par une extrême nécessité pour que des "chevaliers si braves et si rudes" aient commis une telle indécence. Le frère de Bohémond, Tancrède, est parvenu quant à lui à traverser le Bosphore à l'insu des Byzantins, pour se soustraire à cette honte. Tancrède, pour qui les Grecs sont perfides, traduit les préjugés de l'époque qu'ont les occidentaux sur ces premiers : des femmes, des couards, des lâches, des dégénérés perdus dans la débauche, "sans valeur virile car ils préfèrent le luxe et l'oisiveté aux rudes exercices de la chevalerie."

Raymond de Saint-Gilles, qui représente l'idéal pur de la croisade, finit par obtenir gain de cause et par se mettre en marche avec les autres barons au-delà du Bosphore, jusqu'aux confins du monde, où nulle puissance amicale ne pourra les aider dans leur quête. Avec leur lourde infériorité numérique, les barons devront seuls affronter les affres de la guerre, et les tribulations de la maladie et de la faim.

op.cit., Flori, pp. 61-70